mercredi 25 mars 2015

Témoignages de femmes engagées dans l’Armée de l’Air (1942-1945) Partie 1 : Motivations

Christian BRUN
Centre de Recherche de l'Armée de l'air (CReA), École de l'Air, 13 661, Salon Air, France

Cette présentation est basée sur les témoignages de 25 femmes qui ont participé sous l’uniforme, à la reconstruction de l’armée française en Afrique du Nord, aux débarquements en Corse et en Provence, à la libération du pays et à l’évacuation des camps de concentration en Allemagne. Ces interviews représentent une source précieuse.



En effet, c’est la première fois[1] que des auxiliaires et des volontaires féminines s’engagent en tant que militaires dans l’Armée de l’air. De plus rares sont celles qui ont témoigné[2].
Cet échantillon est homogène et peut être considéré comme représentatif. En effet, la plupart des témoins ont une trentaine d’années lorsqu’elles s’engagent en tant qu’infirmières ou ambulancières entre 1943 et 1944[3]. Elles ont vécu les mêmes expériences au sein de la même section. Elles avaient toutes rang d’officier, possédaient une formation d’infirmière et connaissaient le milieu militaire. De plus, ces interviews réalisées à l’époque par la section orale du Service Historique de l’armée de l’air l’ont été par les mêmes personnes, avec la même grille d’entretien sur une période de courte durée (entre 1980 et 1985). Enfin, ces femmes vont presque toutes œuvrer dans le milieu caritatif au plus près des combats.
Parmi les sujets abordés par les témoins, nous n’avons retenu que deux thèmes répondant à deux questions essentielles : quelles sont les motivations et les attentes de ces personnels (partie 1) et à quelles difficultés ont-elles été confrontées tout au long de leur parcours (partie 2) ? Nous conclurons cette présentation en abordant les frustrations liées à leur sortie de guerre, en essayant de comprendre, à travers les évolutions des statuts depuis 1945, pourquoi, celles qui sont restées, se sont senties rejetées socialement. Enfin, nous essayerons de montrer que la perception de ces frustrations reste identiques entre deux générations séparées par 60 ans (partie 3).
Nous nous appuierons donc essentiellement sur le discours sans jamais aller au-delà de la transcription, de la restitution fidèle. Il est en effet impossible de procéder à des comparaisons, à des analyses approfondies. C’est le témoignage brut, sans déformation, qui sera au centre de cette étude. Nous avons voulu, réaliser une simple approche, livrer des sentiments, des jugements, sans nous appuyer sur des anecdotes. Toutes les idées énoncées dans ces quelques pages sont partagées par la plupart des témoins. Nous n’avons retenu que les « impressions de groupe », celles que l’on pouvait vérifier et analyser soit par recoupement soit par des recherches bibliographiques. Cette étude ne représente que le début d’un travail qui se veut plus large en ce qui concerne le nombre d’interviews à analyser et les thèmes de recherche à aborder.

Les motivations

Patriotisme, sens des valeurs, volonté de se battre et de continuer

Ces engagées mettent souvent en avant les valeurs à défendre, le sens du devoir, tout en parlant de grandeur et de servitude. Elles ressentent l’envie de lutter, en connaissant parfaitement la place qu’elles doivent tenir c'est-à-dire la place qu’elles ont occupée pendant la première guerre mondiale. Elles expliquent cette volonté, ce patriotisme, par l’éducation reçue en mentionnant que pendant toute leur enfance, elles ont été élevées dans une certaine idée de la France[4] et bercées par les phrases cultes comme « mourir pour la patrie est le sort le plus beau »[5].
Ces discours ne sont pas foncièrement différents de ceux des hommes et expriment un patriotisme aussi marqué, aussi fort[6]. En effet, elles n’hésitent pas à dire qu’elles étaient indignées par l’avancée allemande et que le 14 juillet 1940 était une journée de deuil.
La plupart des témoins soulignent leur désir de poursuivre le combat et de rejoindre la France Libre. Elles expriment leur envie de se projeter dans la guerre afin d’apporter une contribution utile et d’être au plus près des évènements[7]. Elles expliquent cette volonté par le fait qu’en tant qu’anti-vichystes elles se devaient de ne pas accepter cette défaite préoccupante et qu’il était indispensable d’agir. Ici, l’action est le principal moteur de motivation pour rejoindre les armées. Mais tous ces témoins expliquent qu’il était impossible de mener à bien ce plan soit parce que le départ n’était pas envisageable puisqu’il fallait obtenir l’autorisation parentale, soit parce qu’il était difficile de s’impliquer et d’agir en Afrique du Nord. Nous soulignerons donc ici les discours directement hérités de l’après-guerre, le rappel constant à cette éducation reçue et assimilée que l’on peut qualifier d’imprégnation. Mais aussi cette accaparation de la part de ces femmes de l’idée de sauver la « maison France ».

Agir et participer à la reconquête.

Le sentiment qui domine également est le besoin de faire quelque chose d’important. Ainsi, lorsqu’elles font référence à cette envie, elles parlent toujours de participation à un effort de guerre, d’implication directe, de contribution active : pour elles « c’est un devoir en temps de conflit ». Les explications sont claires, si elles doivent mener des actions, elles doivent le faire pour la France, elles parlent même de « service exceptionnel ». Elles se disent toutes concernées par la guerre et profondément affectées par l’attente et la débâcle, par le fait de se sentir écartées de l’action. De plus, elles avaient l’impression que, les hommes étant partis, les choses « allaient se passer sans elles »[8].
Ces motivations sont renforcées par le sentiment d’injustice perçu pendant cette période. Le terme « formidable vengeance » revient souvent, soit pour effacer cette incroyable défaite, soit pour certaines, parce que le mari a été fusillé, soit tout simplement pour se battre contre le sort.
Toutes ces femmes sont motivées pour servir et pour agir, mais dans un cadre particulier, un cadre institutionnalisé, un cadre qu’elles ne peuvent pas transgresser, le domaine caritatif, l’action sanitaire[9]. Elles connaissent ce domaine, elles ont été préparées culturellement, psychologiquement et professionnellement à ces fonctions considérées comme féminines[10]. Certaines possèdent le diplôme d’infirmière, d’autres ont suivi une formation par l’intermédiaire de la Croix-Rouge[11]. Ainsi, pour elles, s’engager est le seul moyen de marier patriotisme, esprit humanitaire et compétence. Elles revendiquent le côté « marraine de guerre » puisque, pour les femmes, il était impossible à l’époque d’œuvrer efficacement en dehors de l’armée.
En s’engageant, elles mettent donc au service de l’institution militaire des compétences particulières[12], elles participent à l’effort de guerre et elles répondent à leurs propres attentes. Elles veulent mener simplement une activité enrichissante d’un point de vue humanitaire, évoluer dans un cadre sécurisant. Elles parlent de dévouement et d’abnégation tout en y associant l’efficacité et la valeur de l’action menée.
Elles ressentent également le besoin d’évoluer au plus près de l’action. Elles veulent connaître des sensations, vivre quelque chose d’exaltant[13]. Deux populations ressortent, celles qui n’ont pas une âme guerrière et dont la raison de leur engagement est « l’action pas la guerre » et celles qui ne conçoivent l’action que dans la guerre. L’une d’entre elle nous dit : « L’action m’intéresse, la guerre m’intéresse, si je quitte l’armée en 1945 c’est parce que justement je ne me retrouve plus dans un milieu qui ne bouge pas ».
C’est également l’envie de découverte et d’aventure qui anime ces volontaires. Elles ne veulent pas rester en Afrique du Nord, elles souhaitent intégrer le corps expéditionnaire et participer aux opérations. Elles gardent d’ailleurs un souvenir fascinant des différents débarquements auxquels elles ont participé.

Endogamie militaire et sentiment de perpétuer la tradition.

La majorité de ces personnels a profondément été marquée, influencée par la carrière militaire du père[14]. Elles ne cachent pas leur envie de continuer, de perpétuer la tradition familiale puisqu’elles appartiennent à une lignée[15]. C’est une sorte de défi à relever. Elles se devaient d’assurer cette continuité parce que pour certaines elles étaient filles uniques et parce que le père, omniprésent dans les interviews, avait enfin trouvé dans sa fille un compagnon d’arme.
Mais il n’y a pas que le père qui intervient dans les explications, certaines sont « entraînées » par un frère ou une sœur qui sont entrés en Résistance ou se sont engagés dans les Forces Françaises Libres. Elles n’hésitent donc pas à dire que la famille tient une place importante dans leur choix.
C’est cette famille proche, dont la plupart des membres sont issus de l’armée de l’air ou du monde aéronautique, qui leur a transmis la passion des avions et du vol. En effet, les expériences de leur père, de leur frère ou de leur mari ont influencé leur décision en ce qui concerne le choix de l’arme. Dans tous les cas, il semble que la motivation De s’engager s’explique par le besoin d’être à proximité des avions. Elles sont passionnées par la technique, par les rallies, par les raids de l’Entre-deux guerres et par les grands noms de l’aéronautique.
C’est vers le contexte social qu’il faut se tourner afin d’expliquer cette passion pour le vol et la technique ; c’est se rappeler que l’Armée de l’air est une armée nouvelle, que les années d’avant guerre correspondent aux grands exploits aéronautiques, que le domaine sportif est à l’honneur et que les sports mécaniques connaissent un fort engouement depuis le début du siècle.

Un besoin d’émancipation

Elles expriment également leur envie de liberté individuelle et d’émancipation en mentionnant que tout ce qu’elles ont fait, elles l’ont fait seules. Cette indépendance, cette volonté d’agir et de « faire ce qu’elles avaient envie de faire », de « montrer de quoi elles étaient capables », ressort significativement. L’une d’entre elle explique : « Mon engagement était indispensable à ma vie de couple, c’était un complément indissociable. ». Une autre mentionne qu’il lui était nécessaire de mener enfin une vie indépendante. Mais si elles veulent porter l’uniforme c’est aussi parce que certaines n’ont pas de qualifications reconnues et sont donc très mal rémunérées, ou encore parce qu’étant chef de famille avec des enfants à charge il était nécessaire de travailler, ou enfin parce que la famille peu fortunée ne pouvait pas l’aider[16]. Donc, s’engager c’était s’assurer une autonomie financière, sortir d’un carcan social et accéder à l’indépendance[17].
C’est le débarquement en Afrique du Nord qui sera l’élément déclencheur en ce qui concerne la prise de décision[18]. Le fait « d’être au plus près de la guerre » avec les troupes alliées et celles de la France Libre et de côtoyer une armée destinée à débarquer, va réveiller et fortifier toutes les motivations difficiles jusque là à concrétiser.

SOURCES ORALES
SHD/DITEEX Interview n° 86 : Mme Lilia DE VANDEUVRE
SHD/DITEEX Interview n° 134 : Mme Ida ROSSI-GENTY
SHD/DITEEX Interview n° 190 : Mme Anne-Marie IMBRECQ
SHD/DITEEX Interview n° 221 : Mme Jacqueline DELACHAUX née PELLETIER-D’OISY
SHD/DITEEX Interview n° 243 : Mme Georgette Feral
SHD/DITEEX Interview n° 269 : Mme Germaine VINCIGUERRA
SHD/DITEEX Interview n° 270 : Mme Renée PICOT-ROCHARD
SHD/DITEEX Interview n° 291 : Mme Lucienne ORTOLI
SHD/DITEEX Interview n° 294 : Mme Nelly LAINVILLE (Madame LEMAIRE)
SHD/DITEEX Interview n° 297 : Mme Germaine GINER
SHD/DITEEX Interview n° 298 : Mme Madeleine PERIGAULT
SHD/DITEEX Interview n° 302 : Mme Monique DELAMAIN-GIRAUD
SHD/DITEEX Interview n° 306 : Mme Josiane MATHERON-CLAUSSE
SHD/DITEEX Interview n° 312 : Mme Suzanne CASTELET épouse CHABERT
SHD/DITEEX Interview n° 312 : Mme Brigitte FUMAROLI
SHD/DITEEX Interview n° 363 : Mme Germaine L’HERBIER-MONTAGNON
SHD/DITEEX Interview n° 382 : Mme Colette PROST-SCHOLLE
SHD/DITEEX Interview n° 402 : Mme Monique MARESCOT DU THILLEUL
SHD/DITEEX Interview n° 415 : Mme Yvonne LE MENAGER
SHD/DITEEX Interview n° 567 : Mme Nicole VINCENT-LOUIS
SHD/DITEEX Interview n° 657 : Mme Aliette FLANDIN-CASSE

BIBLIOGRAPHIE
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[1] GUIDEZ Guylaine, Femmes dans la guerre 39-45, Perrin, Paris, p. 124.
[2] CAPDEVILA Luc, La mobilisation des femmes dans la France combattante (1940-1945), CLIO, n° 12/2000, Le genre de la nation, p. 5.
[3] CAPDEVILA Luc, La mobilisation des femmes dans la France combattante (1940-1945), CLIO, n° 12/2000, Le genre de la nation, p. 4.
[4] FRIANG Brigitte, Regarde-toi qui meurs, une femme dans la guerre, Robert Laffont, Paris, 1972, p. 34.
[5] RAPHEL Christian, (sous la dir.), Soutien des personnels militaires féminins engagés sur des théâtres d’opérations extérieures et de leur famille, Les Documents du C2SD, Paris, 2002, n° 51, p. 9.
[6] GODINEAU Dominique, De la guerrière à la citoyenne. Porter les armes pendant l’Ancien Régime et la Révolution française, CLIO, Armées, n° 20/2004, p. 58.
[7] GUIDEZ Guylaine, Femmes dans la guerre 39-45, Perrin, Paris, p. 127.
[8] GUIDEZ Guylaine, Femmes dans la guerre 39-45, Perrin, Paris, p. 113.
[9] RAPHEL Christian, (sous la dir.), Soutien des personnels militaires féminins engagés sur des théâtres d’opérations extérieures et de leur famille, Les Documents du C2SD, Paris, 2002, n° 51, p. 9.
[10] BUROT-BESSON Isabelle, CHELLIG Nadia, Les enjeux de la féminisation du corps des médecins des armées, Les Documents du C2SD, Paris, 2001, n° 41, p. 20.
[11] GUIDEZ Guylaine, Femmes dans la guerre 39-45, Perrin, Paris, p. 113.
[12] SORIN Katia, Femmes en armes, une place introuvable ?, L’Harmattan, Paris, 2003, p. 10.
[13] RAPHEL Christian, (sous la dir.), Soutien des personnels militaires féminins engagés sur des théâtres d’opérations extérieures et de leur famille, Les Documents du C2SD, Paris, 2002, n° 51, p. 9.
[14] BUROT-BESSON Isabelle, CHELLIG Nadia, Les enjeux de la féminisation du corps des médecins des armées, Les Documents du C2SD, Paris, 2001, n° 41, p. 51.
[15] L’HERBIER-MONTAGNON Germaine, Cap sur une étoile, Edition Subervie, Rodez, 1961, p. 29.
[16] CAPDEVILA Luc, La mobilisation des femmes dans la France combattante (1940-1945), CLIO, n° 12/2000, Le genre de la nation, p. 6.
[17] BUROT-BESSON Isabelle, CHELLIG Nadia, Les enjeux de la féminisation du corps des médecins des armées, Les Documents du C2SD, Paris, 2001, n° 41, p. 51.
[18] CAIRE Raymond, Les femmes militaires des origines à nos jours, Les Editions Lavauzelle, Paris-Limoges, 1981, p. 77. 

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