lundi 9 mars 2015

De l'intérêt de l'histoire dans l'enseignement de l'éthique militaire (fin)

Christian BRUN
Centre de Recherche de l'Armée de l'air (CReA), École de l'Air, 13 661, Salon Air, France


Les notions détaillées

Nous allons lister les notions retenues dans l’analyse factorielle présentée, à savoir les intitulés des enseignements à dispenser, notamment dans le cadre des armées françaises. Bien évidemment, ces cours n’ont pas la prétention d’apporter des réponses définitives aux questionnements des étudiants (futurs militaires), mais en revanche ils permettent de mettre en place des pistes de réflexion, pistes à partir de faits historiques analysés c'est-à-dire éprouvés.




Ces enseignements ont été choisis parce qu’ils permettaient de positionner l’éthique en tant que dimension centrale, une dimension qui donne signification, intelligibilité, autrement dit rationalité et cohérence à toute action. Mais il est nécessaire de garder à l’esprit que toutes les notions abordées auront pour finalité une réflexion sur les limites du droit, des obligations, de la morale institutionnelle dans certaines situations. Ainsi, la morale réfléchie, que nous appellerons ici l’éthique appliquée, et qui correspond au premier outil du militaire avant une prise de décision, une action, doit rester la toile de fond de ces réflexions.   
Certains points, ci-dessous listés, abordent parfois des thèmes similaires. Les sphères de réflexion en ce qui concerne le contenu des questionnements, dans un but de liaison fonctionnelle, se chevauchent. Il est indispensable de garder à l’esprit que le fil directeur qui relie tous ces thèmes est une réflexion dynamique sur l’éthique en tant qu’outil devant servir au commandement au sein des armées.
La liste des notions à aborder n’est pas exhaustive et la structure peut et doit évoluer. De plus, les thématiques historiques peuvent également être modifiées.

1 – La société en tant que sphère préparatoire de l’individu et première étape dans la formation à la morale et à l’éthique

Les expériences, les connaissances et les rapports de l’individu (futur militaire) avec le droit, la morale et l’éthique (héritage du monde civil). Ce questionnement pourrait s’étendre aux notions d’autorité, d’obéissance et de responsabilité.
Exemple historique : les mouvements de résistance pendant la Seconde Guerre mondiale.

2 – L’individu en tant que futur militaire ; les notions de valeurs, de motivation, de besoin, et de satisfaction

Les réflexions pourraient aborder les notions de « personnalité », de « besoins » et de motivation des individus dans le cadre des aspects liés au commandement, à la hiérarchie, à la morale.
Exemples historiques : la Bataille d’Alger ; l’engagement dans la Guerre d’Espagne.

3 – L’engagement ou l’acceptation d’un « métier » particulier

A ce niveau, les problématiques portant sur les notions de service, de loyauté, d’honneur, de compréhension, de connaissance et d’acceptation des idées de défense et de combat, pourraient être abordées.
Exemples historiques : volonté de combattre pendant la Première Guerre mondiale ; les Forces Aériennes Françaises Libres.

4 – La structure institutionnelle : l’Armée de l’Air en tant que réceptacle

Pourraient être analysées ici les questionnements sur l’éthos, la « culture Armée de l’Air », l’impact des traditions, mais également le rôle, l’application et les limites des codifications au sein de l’institution avec pour finalité la discipline pensée et acceptée.
Exemples historiques : les bombardements pendant la Seconde Guerre mondiale ; les commandos parachutistes de l’air en Algérie.

5 – Une institution qui prépare à un métier

Les notions liées aux particularités du métier et notamment aux obligations professionnelles, morales et sociales, ainsi que certains points abordant des aspects purement déontologiques liés à la conduite dans certaines missions pourraient être étudiées.
Exemples historiques : l’Opération aérienne de Suez ; Hiroshima.

 6 – Un métier qui prépare à une participation à des conflits

A ce niveau, nous pourrions envisager de réfléchir sur des notions de guerre juste et injuste, du droit à la guerre, dans la guerre, et aux problèmes liés aux sorties de guerre. Une approche comparative pourrait être menée sur le droit des conflits et les notions d’éthique.
Exemples historiques : la Guerre d’Indochine (Dien Bien Phu) ; l’engagement des forces aériennes pendant la guerre en Ex-Yougoslavie ; Guernica.

7 – De l’individu au groupe : le groupe construit

Cette thématique impose de s’intéresser tout d’abord au groupe et en particulier à sa construction et à son maintient. Il est également indispensable de s’interroger sur les influences des individus dans ce groupe (interactions) et sur les mécanismes qui lui permettent d’influencer les membres de ce groupe. Toujours dans le domaine de l’influence, les réflexions pourraient porter sur les limites morales et éthiques de cette forme de manipulation.     
Exemple historique : Le groupe primaire : l’exemple de la Grande Guerre.

8 – Du groupe au chef militaire ; le leader

Nous pourrons aborder ici la prise de conscience et l’acceptation de la part de l’individu et du groupe de la fonction du leader. Cette acceptation implique nécessairement une volonté de se sentir responsable et de responsabiliser, c’est-à-dire de recevoir un ordre, de l’apprécier et de le transmettre. La réflexion pourrait porter également sur la prise de conscience du rôle et sur l’acceptation de ce dernier, sur le fait de se sentir responsable à tous les niveaux, à tous les échelons, sur l’appréciation d’un ordre avant de l’imposer. 
Exemples historiques : légalité et légitimité sous Vichy ; les officiers dans la guerre d’Algérie.

9 – Le chef militaire et la notion de responsabilité

Nous pourrions aborder ici la responsabilité du chef dans le cadre de la manipulation et de la demande d’exécution, ainsi que ses responsabilités en matière de morale et d’éthique dans le cadre de la transmission des ordres. Les notions de responsabilité et d’investissement, d’acceptation et de refus du rôle, de délégation abusive et des conséquences en matière de morale et d’éthique pourraient également être analysées.
Exemples historiques : massacre de My Lai ; sabordage de la Flotte française à Toulon.

10 – Le chef militaire et l’ordre à exécuter, à faire exécuter ou à donner

La réflexion portera sur l’ordre reçu, la compréhension de cet ordre, son intelligibilité, son sens et sa transmission. Nous pourrons également analyser les phénomènes de perception en ce qui concerne notamment la place et les qualités des subordonnés qui vont exécuter cet ordre. A ce niveau là, il est essentiel de réfléchir sur des notions portant sur la légalité et la légitimité d’un ordre donné. Nous pourrons également appréhender les problèmes liés aux adaptations de l’ordre reçu, adaptations indispensables dans le cas où la situation l’impose, ou encore lorsque la direction à suivre n’est pas en adéquation avec les possibilités données à celui qui est susceptible d’exécuter ou de faire exécuter. 
Exemple historique : les mutineries et les fusillés pour l’exemple (1917).

11 – De l’ordre donné au questionnement et à la réflexion

A cette étape, on va considérer que des ordres ont été donnés et qu’il est impératif d’observer des règles de conduite. Nous essayerons de comprendre la démarche du militaire qui va exécuter cet ordre, qui est seul avec ses connaissances, ses règles, ses interdits et sa vision propre. Il faudra prendre en compte que cet individu peut également être positionné dans un environnement particulier, dans un groupe qui possède sa propre dynamique, confronté à l’urgence de la situation, donc qu’il peut ne pas être maître de ses actions.
Exemples historiques : les Einsatzgruppen sur le front de l’Est entre 1941 et 1944 ; le massacre de Maillé en 1944.

12 – De la réflexion au choix

La réflexion portera sur la prise de conscience de l’individu dans « l’action » en ce qui concerne la prise de décision. Nous prendrons en compte la culture militaire (exécution d’ordres donnés et également interprétation de cet ordre de la part des individus). On réfléchira alors sur le discernement dans l’action et sur la volonté ou encore le courage en ce qui concerne cette prise de décision. On pourra également faire référence aux outils à disposition de l’individu dans l’instant (morale, expérience, …).
Exemple historique : massacre de Srebrenica.

13 – Stress et gestion du stress

Il sera nécessaire ici de parler des conséquences de cet état en tant que facteur explicatif dans certains comportements inadaptés, certaines prises de décision en inadéquation avec la morale institutionnelle. En amont de ces conséquences, il faudra aborder les facteurs stressants, par exemple : l’environnement, les effets du groupe, l’inexpérience ou les expériences négatives, l’ambiguïté des ordres reçus, la perception faussée de la situation. Ainsi, la notion de stress ne pourra être abordée que sous l’angle de certains facteurs explicatifs, sans omettre toutefois de parler des techniques de préparation.
Exemples historiques : le débarquement en Normandie en 1944 ; les guerres israélo-arabes.

14 – Du choix à la prise de décision

Cette thématique pourrait être étudiée sous l’angle de la modélisation (démarche décisionnelle). En prenant en compte ce principe nous pourrions analyser les étapes fondamentales qui nécessitent une réflexion éthique de la part de l’acteur, à savoir, la mise en situation, la confrontation aux choix possibles, la nécessité et la difficulté de prendre une décision, la non décision, la demande d’exécution ou l’action.
Exemple historique : le putsch des généraux à Alger en 1961.

15 – Exécution et comportement

Seraient abordées ici des notions portant sur le comportement de l’individu sur le terrain en situation normale ou dégradée, mais également sur les crimes contre l’humanité et l’inefficacité du droit et de la morale codifiée. Il sera peut être nécessaire d’approfondir des notions portant sur l’environnement immédiat et les « effets » du groupe comme facteurs déterminants dans le comportement de l’individu et sur le stress et la peur en tant que paramètres entraînant une conduite inadaptée dans l’exécution.  
Exemple historique : le sac de Nankin 1937-1938 ; le massacre d’Oradour-sur-Glane en 1944.

16 – Retour d’expérience ; réflexions et évaluation - conséquences 

Cette thématique, que l’on définira comme le dernier maillon de la boucle, pourrait porter sur l’importance du jugement comme remise en cause d’une démarche décisionnelle et d’une prise de décision, mais également comme la construction et l’alimentation d’un creuset d’expériences indispensable dans la perspective d’une « remise » en situation. Elle fait également référence à l’autoévaluation en tant que facteur constructif de la personnalité de l’individu et de l’éthos militaire. Nous pourrons l’analyser comme une possibilité de transformer une éthique personnelle en une morale jurisprudentielle.
Exemples historiques : le procès de Nuremberg ; le procès de Bordeaux.

Conclusion
Ainsi, comme on l’a vu, enseigner l’éthique est un art complexe qui se pratique dans la recherche d’un équilibre entre les règles socialement convenues de la déontologie professionnelle et la réflexion sur l’orientation de la conduite et sur les finalités que chacun fait pour son propre compte. C’est un art qui fait appel à la connaissance de soi et à la connaissance de l’autre, qui ne peut se développer que sur le double registre de la compréhension et de la relation induites par le dialogue entre rationalité et sensibilité. C’est un art tout en finesse qui se renouvelle au fil des dilemmes éthiques que les situations militaires ne cessent de poser.

Dans notre démarche, nous avons fait le pari suivant : l’identification et la relation à l’enseignant est une étape importante dans la volonté d’apprentissage de l’élève officier. Le transfert doit donc conduire à son dépassement, orienter l’investissement vers d’autres objets et permettre le retour du sujet sur lui-même, sa prise de conscience qu’il deviendra lui-même un acteur. Dans le processus de formation, cela signifie, pour l’apprenant, de passer du désir du savoir transmis au désir d’appropriation et de production de nouveaux savoirs. Ici c’est bien évidemment au désir de réflexion que nous devons aboutir. Pour arriver à cet état d’esprit l’intervenant doit montrer qu’il ne possède pas la vérité et que l’éthique est un construit. Nous parlerons en ce qui concerne cette matière d’indispensable incertitude du savoir.

Ainsi, dans cet enseignement, après avoir donné tous les soubassements théoriques nous avons introduit une approche concrète (histoire appliquée) qui devrait permettre de libérer le savoir pratique qui fait la compétence propre du militaire, qui permet à ce dernier de « savoir faire » dans le feu de l’action ou dans les imprévus de l’acte tel qu’il advient : un « savoir faire » qui dépasse, en les intégrant, le « savoir quoi faire » et le « savoir comment faire », qui tient compte des visées de départ, revues à la lumière de ce qu’il advient, à la fois sagesse et prudence. Nous sommes ici réellement dans l’ordre de l’analyse historique mise au service de l’éthique.

L’histoire militaire appliquée doit se positionner en tant que discipline indispensable dans la mise en place et l’acquisition d’un savoir. Savoir indélébile que l’acteur pourrait interroger à chaque confrontation à un dilemme qui mettrait en jeu des interrogations éthiques. Certains conflits (Ex-Yougoslavie, Afghanistan, …) nous ont montré toute la force de la connaissance des événements passés, évènements que l’on appelle communément des exemples ou des expériences et que nous appellerons ici des « faits historiques » vécus. Cette histoire, qui doit être plurielle, permettra d’aider les militaires dans les périodes d’incertitude et d’indécision. L’histoire militaire appliquée pourrait donc devenir un outil en devenir et offrir de nombreuses possibilités exploratoires pour rendre l’enseignement et la recherche efficaces et utiles dans la démarche réflexive au sein du monde militaire.

Bibliographie sommaire :

ARENDT Hannah, Responsabilité et jugement, Paris, Payot, 2005.
AUDOIN-ROUZEAU Stéphane, Combattre, Paris, Seuil, 2008.
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BLONDEL Eric, La morale, Paris, Flammarion, 1999.
Général DESPORTES Vincent, Décider dans l’incertitude, Paris, Economica, 2007.
DOSSE François, L’histoire en miettes, Paris, Editions La Découverte, 2005.
DUZAN Anne-Claire, Approche psychiatrique et psychopathologique des comportements déviants à l’égard des populations civiles et des détenus chez les militaires en opérations extérieures, thèse soutenue en 2011 devant la Faculté de médecine de Marseille.
FERRO Marc, L’histoire sous surveillance, Paris, Calmann-Lévy, 1985.
FUCHS Eric, Comment faire pour bien faire, Genève, Labor et Fides, 1996.
GOHIER Christiane, JEFFREY Denis, (dir.), Enseigner et former à l’éthique, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2005.
HARTOG François, Evidence de l’histoire, Paris, Gallimard, 2005.
HUDE Henri, L’éthique des décideurs, Paris, Presses de la Renaissance, 2004.
JEANNENEY Jean-Noël, La République a besoin d’histoire, Paris, Seuil, 2000.
LAURENTIN Emmanuel, (dir.), A quoi sert l’histoire aujourd’hui, Montrouge, Bayard, 2010.

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