mardi 20 janvier 2015

Bellérophon : héros oublié ?

Camille BRUN et Christian BRUN
Centre de Recherche de l’Armée de l’air (CReA), École de l’Air, 13 661, Salon Air, France


Dès les débuts de l’aviation, les journaux et les revues spécialisées ont toujours associé l’aviation et les aviateurs à la mythologie grecque. Ainsi, lorsque l’on parle du vol, du sens de l’air, on pense immédiatement au mythe icarien. On l’associe à cet adolescent qui subjugué par le nouveau et merveilleux pouvoir de s’élever, grisé par la maîtrise du vol et de la troisième dimension, refuse d’entendre les conseils de son père et chute dans la mer ou les eaux se referment sur lui. En revanche il est plus rare de trouver des écrits faisant référence à Dédale, c'est-à-dire à l’inventeur, au créateur, à celui qui ne chute pas, à celui qui ne s’approche pas trop près du Soleil parce que plus sage, à celui qui va poursuivre sa route dans les airs et qui va parvenir à atteindre la Sicile. Mais, plus surprenant, il est également plus difficile de trouver une littérature faisant appel au mythe de Pégase et de Bellérophon dans le but de magnifier le pilote et la machine.




Pourtant ce dernier, considéré comme plus divin que mortel, qui possédait des dons exceptionnels d’esprit et de corps, représente parfaitement l’image que les médias du début du XXe siècle veulent véhiculer. C’est lui qui dompte Pégase, cheval merveilleux né du sang de la Gorgone Méduse, ce « coursier ailé, inlassable à la course, et qui passe dans l’air comme une rafale de vent ». Lui seul pouvait capturer et dresser une pareille créature. Il serait donc maître de l’air et volerait au gré de sa volonté, envié de tous les mortels. Après avoir combattu la Chimère et accompli de nombreux exploits, il voulu s’élever jusqu’à l’Olympe pensant qu’il pouvait prendre place parmi les immortels. A l’instar de Dédale, Pégase plus sage, refusa l’ascension et désarçonna son cavalier. Bellérophon, rejeté par les Dieux et évitant les hommes, erra ici et là.
Alors pourquoi les écrivains, les chroniqueurs ont-ils retenu Icare et ont oublié Bellérophon ?
Pourtant, tous les deux ne sont que des acteurs, et l’action qu’ils ont menée et qui les a fait connaître n’exigea de leur part aucun courage particulier, aucun effort surhumain. L’un utilisa l’idée et l’invention de son père Dédale et l’autre se contenta de se servir des pouvoirs de Pégase. Les deux personnages sont jeunes et orgueilleux. Ils sont ambitieux, de cette ambition qui pousse les hommes à avoir des pensées trop grandes pour eux, de cette ambition qui déplait aux Dieux. Ils sont dévorés par la démesure (l’hybris) et ne sont en rien conscients de la place qu’ils tiennent dans l’univers, de leur rang social. Tous les deux sont pourtant prévenus dans leur quête d’immortalité. Tous les deux chutent et sont empêchés dans leur ascension. Ainsi, tous les deux avaient été choisis par les Dieux, par le « Grand Pouvoir qui gouverne » et qui leur avait donné la facilité de s’élever, de voler dans l’espace destiné aux immortels, tous les deux ont montré que : « Ce que se promet l’homme ne peut être accompli ni même espéré ».
Donc aucune différence significative entre le fils de Dédale et le cavalier de Pégase. Tout semble les rapprocher : la verticalité ascendante (la quête) et la verticalité descendante (la chute). Mais à y regarder de plus près, on peut toutefois faire ressortir un élément essentiel dans la construction du héros, c’est sa disparition. En effet, Icare est engloutit par les eaux et disparaît à jamais alors que Bellérophon revient dans le monde des mortels et cet orgueil, cette démesure, l’entraînent à éviter les hommes et à être rejeté par les Dieux. Le héros doit donc disparaître, le héros doit donc mourir. C’est l’inévitable sacrifice suprême qui doit laver l’orgueil, et engendrer le pardon. Les grands héros de l’aviation n’échappent pas à cette caractéristique et on peut citer, entre autres : Guynemer, Mermoz ou encore Saint-Exupéry.
Le mythe de Bellérophon ne pouvait donc pas être exploité, sa disparition manquée lui fut fatale, il était redevenu humain. Icare avait réussit sa chute et n’était pas destiné à revenir parmi les siens : « Ses ailes de Géant l’empêchaient de marcher ».

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