dimanche 15 février 2015

De l'intérêt de l'histoire dans l'enseignement de l'éthique militaire (2)

Christian BRUN
Centre de Recherche de l’Armée de l’air (CReA), École de l’Air, 13 661, Salon Air, France

De l’intérêt du monde militaire pour la chose éthique

La première question que l’on doit se poser, pour répondre aux questionnements que cette présentation est censée soulever, est la suivante : pourquoi cet engouement actuel pour le fait éthique et son enseignement au sein des forces armées dans différents pays en général, et dans les pays intervenant au sein des institutions internationales en particulier ? Cette question peut sembler naïve et la réponse d’une logique implacable, mais même si par essence l’Armée se doit de transmettre des concepts « moraux », il est actuellement indispensable de repenser ces concepts et surtout la façon de les aborder et de les présenter. 





En effet, nous pensons que jusqu’à présent les cours d’éthique ou considérés comme tels, n’étaient probablement plus adaptés, du fait de l’évolution de la nature des conflits et de ses conséquences, mais également parce que des changements sont intervenus dans les systèmes hiérarchiques militaires[1]. C’est certainement pour ces deux raisons que depuis les années 1990, les armées confrontées directement aux problèmes touchant de près ou de loin aux éléments de la chaîne décisionnelle (ordre à exécuter, dilemme, choix, prise de décision, ordre à faire exécuter, action, comportement, retour d’expérience) ont mené des réflexions de fond sur les enseignements à transmettre auprès des futurs officiers dans les différentes écoles militaires. Nous tenons toutefois à souligner que ces réflexions, si ce n’est pas déjà le cas, devraient être menées au sein de toutes les écoles de formation militaire. En effet, dans la démarche décisionnelle, dont nous venons de lister les différents éléments constitutifs, il semble évident que l’ordre à exécuter tout comme l’ordre à faire exécuter, sur le terrain, le seront par un officier, un sous-officier ou un militaire du rang. D’où l’importance, à travers cet enseignement, de susciter la réflexion de tous les actants.
      
Mais afin de répondre plus directement à cette première question, nous pouvons avancer que cet intérêt, non pas soudain mais significatif pour la chose éthique, est dû au fait que les mondes politique et militaire ont totalement intégré que les actions sont essentiellement affaire de morale et ont affaire avec la morale. Parce que dans les conflits, les chefs militaires ont entendu, et ce depuis fort longtemps, l’acte de commandement comme étant fondamentalement une affaire de morale, mais aussi parce que de plus en plus et même dans les armées, le commandement, que nous pourrions appeler ici « l’ordre donné » ou « l’ordre à exécuter », qui est la finalité pratique de l’enseignement sur l’éthique, apparaît comme une réalité que l’on est en droit de « questionner », de façon directe à l’extérieur de l’institution et parfois de façon indirecte à l’intérieur. Il semble en effet lié à la hiérarchie, à l’inégalité, au mépris, au pouvoir. Il est donc impératif de « revisiter » ce commandement et ses aboutissements, d’adapter les cours d’éthique si l’on ne veut pas que cette crainte entraîne la « non prise de décision » sur le terrain. Il est donc indispensable de faire comprendre que les conséquences du pouvoir ne peuvent être raisonnablement assimilées aux conséquences de l’abus de pouvoir. Là encore, l’histoire est prête à nous le rappeler et à nous inciter à la prudence, à la réflexion, en tout cas à l’analyse des différences. Et enfin, si l’institution s’intéresse de près à la chose éthique, c’est aussi parce que l’on vient de s’apercevoir que nous avons longtemps confondu droit, règlement, morale, éthos, déontologie et éthique, et qu’il est indispensable, actuellement de ne pas établir de confusion entre tous ces termes. En effet, cette confusion entraîne un flottement intellectuel qui peut grever la réflexion. Mais ceci ne veut pas dire que l’on doit fuir tout ce qui pourrait ressembler à une façon de « faire la morale », car inévitablement on se priverait des apports de l’éthique au sens étymologique de l’éthos. Ceci serait dommageable, car les  questions éthiques se posent en prenant appui sur des façons de vivre établies qui se réfèrent à des valeurs, et que précisément on réinterroge à la faveur d’une crise. Toutes ces notions sont imbriquées et demeurent consubstantielles, mais il est essentiel de comprendre que certaines doivent engendrer « l’application », et d’autres, en particulier l’éthique, doivent entraîner la réflexion[2].  

Ainsi, l’enseignement de l’éthique dans le milieu militaire a toujours suscité de nombreux débats et de nombreuses réflexions et surtout engendré des différences de point de vue. Mais ces divergences ont permis de mettre en place des groupes de réflexion et de construire une structure intéressante et adaptée. L’armée a en effet cette aptitude de vouloir et de pouvoir, dans de nombreux domaines, déconstruire pour reconstruire.  

La question que l’on pourrait se poser, même si elle semble très anecdotique dans cette présentation, est la suivante : pourquoi ces différences de point de vue ?

Trois thèmes ont toujours suscité de nombreux débats. Tout d’abord, l’aspect touchant à la définition de l’éthique à enseigner qui semblait trop large et qui différait en fonction des décideurs. Ensuite, celui concernant les outils pédagogiques à savoir, l’introduction de cas pratiques et de témoignages dans le but de rendre plus accessibles certaines notions considérées comme trop théoriques. Enfin, celui de la nature du professeur ou de l’instructeur, de la personne en charge de l’enseignement. La problématique se résumait ainsi : l’enseignement devait-il revenir impérativement à une personne expérimentée dans le domaine militaire, une personne qui avait été nécessairement confrontée aux  problèmes qui allaient être abordés ? Dans la suite de cette présentation, afin de répondre à notre problématique, nous insisterons sur les deux premiers aspects et plus particulièrement sur le contenu de ces enseignements et, bien évidemment, sur l’utilisation du « fait historique ».




[1] Audoin-Rouzeau, op.cit., p. 55.
[2] Christiane Gohier et Denis Jeffrey (dir.), Enseigner et former à l’éthique, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2005, p. 144.

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