mercredi 1 avril 2015

Témoignages de femmes engagées dans l’Armée de l’Air (1942-1945) Partie 2 : Difficultés d'intégration

Christian BRUN
Centre de Recherche de l'Armée de l'air (CReA), École de l'Air, 13 661, Salon Air, France

Les difficultés

La place et le rôle que ces femmes pensent avoir tenu tout au long du conflit.

Lorsque l’on interroge ces femmes sur le travail qu’elles ont accompli, elles parlent tout d’abord des qualités humaines de leurs camarades et vantent un grand professionnalisme. C’est toujours avec la volonté de défendre le rôle qu’elles ont tenu lors des opérations qu’elles s’expriment. Elles font ressortir les compétences qu’elles ont déployées tout au long de ce conflit en les comparant souvent à celles des hommes. Elles font état de ce courage remarquable dont elles ont fait preuve. Elles parlent de cran extraordinaire qui les rendait plus aptes que les hommes à mener certaines actions[1]. Elles soulignent l’esprit de dévouement et d’idéal qui les animait et qui les rendait plus travailleuses, plus résistantes que leurs collègues masculins. La camaraderie est également une qualité importante qu’elles soulignent, en mentionnant qu’il n’y avait aucune mesquinerie et qu’à l’inverse des hommes, il n’existait pas, chez elles, de compétition[2]. Elles parlent d’une ambiance qu’elles n’ont jamais rencontrée ailleurs, d’un esprit d’équipe excellent parce qu’il y avait une « égalité sous l’uniforme ».



Lorsqu’elles abordent l’importance de leur rôle[3], elles rappellent, tout d’abord, qu’elles étaient certes destinées à remplacer les hommes, mais qu’elles n’étaient pas des supplétives et que, sur le terrain et dans l’action, elles ont tenu une place primordiale. Elles mentionnent, que si elles ont fait « aussi bien et peut-être mieux que les hommes » c’est parce qu’elles voulaient être présentes dans la guerre pour mettre à bas tous les préjugés masculins. Il n’était donc : « pas question de manifester un quelconque mécontentement puisqu’il ne fallait surtout pas contenter les hommes ».

L’intégration c’est aussi le contact difficile avec les hommes qui va parfois de l’ignorance à  la suspicion et au mépris.

Ces femmes sont d’abord affectées par la méfiance, l’ignorance et l’incorrection des hommes. Les difficultés et les mesquineries rencontrées à cette époque, pèsent d’autant plus dans leur discours qu’elles savaient que ces problèmes allaient se poser mais elles s’attendaient à des efforts de compréhension plus soutenus de la part de leurs collègues masculins. Elles utilisent des termes forts pour qualifier la qualité de leur relation comme : la jalousie, la froideur, la bêtise. Elles parlent de rapports de force, de combat de tous les jours.
Elles sont également révoltées par certaines paroles, certains propos. Elles sont surprises, par exemple, de constater que leurs collègues leur dénient le sens de la camaraderie[4]. Enfin, elles sont très critiques vis-à-vis d’une certaine hypocrisie qui consiste de la part de l’institution, à ne pas vouloir admettre la présence des femmes dans l’armée et à ne surtout pas l’avouer[5]. C’est de l’ensemble des personnels dont elles parlent, mais cependant elles mentionnent que les réticences étaient plus marquées chez les officiers.
C’est cette non considération, cette non acceptation de la part de tous les personnels qui les poussent à accentuer, pour certaines, leur féminité et, pour d’autres, à repenser leur façon d’être et à se masculiniser[6].
Ce sont des remarques explicites comme : « Vous êtes une femme, vous ne savez pas ce qu’est la guerre. » qui les poussent à se battre[7]. Elles sont pour la plupart fatiguées de devoir constamment justifier leur rôle.
Ces volontaires ne sont pas acceptées en tant que femmes et encore moins en tant qu’officiers[8], en tant que militaires détenteurs d’un commandement. Une femme officier d’encadrement doit avoir du tact, lorsqu’elle donne des ordres. L’une d’elles témoigne et résume ce type de relation hiérarchique : « A partir du moment où une femme a un certain grade, il faut un peu de diplomatie parce que vous ne ferez jamais admettre à un homme que vous êtes son chef de service. J’avais plusieurs sous-officiers masculins et des adjudants-chefs chevronnés, c’était compliqué. Je savais que tout cela leur était très pénible, pourtant j’étais capitaine et eux adjudants-chefs, mais ils ne l’admettaient pas. ».
Un petit nombre estime n’avoir jamais eu de problème avec les hommes, qu’ils ont accepté leur position, que c’étaient de très bons camarades et qu’il n’y avait aucune ambiguïté dans les relations. Mais ces quelques femmes mentionnent cependant qu’elles travaillaient uniquement au contact des infirmiers, des médecins ou des équipages. Cela peut s’expliquer par le fait que leur position était basée sur le modèle médecin-infirmière, modèle conçu sur la relation conjugale traditionnelle.
Les contacts avec leurs collègues n’étaient pas toujours conflictuels et passaient inévitablement par une phase d’approche plus intéressée. Il était donc indispensable d’avoir l’esprit large et surtout de supporter le regard et les propos des hommes empreints de sous-entendus[9] : « La fierté féminine est confrontée à un jeu très particulier de la part des hommes et nous étions donc obligées d’être rigides et sévères, c’était obligatoire. ». Rigides parce que ces hommes qui papillonnaient regardaient plutôt leurs jambes que leurs qualités ; sévères, parce que ces femmes étaient considérées comme des « récompenses » pour les guerriers. Ainsi, ce qui les a profondément marqué durant leur engagement, c’est la manière de procéder de certains militaires et notamment ces obligations d’aller au bal, de participer aux amusements avec les hommes, parce que c’était bon pour le moral des troupes. Mais aussi, paradoxalement, ce qui les a choqué, c’est cet encadrement rigide perçu comme du paternalisme déplacé et surtout ce manque de confiance (toujours chaperonnées et suivies par l’aumônier). Donc, ces femmes étaient à la fois considérées comme des « offrandes » et des personnels dangereux susceptibles de « salir la tenue » qu’il fallait surveiller et encadrer[10].
Afin de clôturer et de résumer cette partie, il est essentiel de parler des impressions recueillies sur les deux débarquements qu’elles ont effectués en Corse et en Provence. Pour le premier, parce que les américains et les anglais n’embarquaient jamais les troupes féminines, seuls les hommes et les bagages sont partis. Elles ont donc pris l’avion pour débarquer à Ajaccio. Elles ont éprouvé alors un sentiment de mise à l’écart très désagréable. En revanche, elles ont débarqué sur la plage de Saint-Raphaël avec les Liberty-ship. La traversée s’est passée dans les cales verrouillées des bateaux car les hommes étaient terriblement excités et voulaient défoncer les portes. Les officiers en assuraient la garde et la protection. Ces épisodes résument la méfiance, la peur et les débordements provoqués par la présence de ces femmes[11].

Dans cette difficile intégration il y a aussi la part de la mauvaise réputation, de cette image qui colle historiquement à la femme militaire

Une des difficultés majeures pour ces femmes a été de supporter le jugement négatif de leurs collègues masculins. En effet, on estime à cette époque, qu’une femme soignante qui porte l’uniforme est une femme à soldats[12], un élément qui, s’il n’est pas strictement encadré, va perturber la bonne marche de la section. En un mot, tout cela n’est pas convenable et va à l’encontre des principes de moralité qui sont à l’origine de la société militaire[13]. Lorsqu’elles s’engagent, elles savent qu’elles ne seront acceptées ni par les hommes, ni par les femmes, ce qui va donc les inciter à être vigilantes[14]. Elles doivent donc effacer tout ce qui est susceptible de charmer et de séduire[15].
Ces femmes ont également été obligées de supporter une certaine animosité, un certain mépris de la part de la population, d’où un sentiment pénible de double rejet[16]. Lorsqu’elles parlent des débarquements, lorsqu’elles relatent les contacts qu’elles ont eu avec les différentes populations rencontrées, elles utilisent les expressions suivantes : population désagréable, accueil froid, remarques injurieuses, mépris total.
Mais, si elles regrettent les jugements de certaines personnes, c’est surtout une mentalité, une ambiance, un système idéologique qu’elles critiquent. Leur position était donc inconfortable : très mal acceptées par les militaires, très mal vues par la société et oubliées par l’institution.
En ce qui concerne le commandement direct masculin, les propos sont nuancés. La plupart estime que les rapports au travail sont différents avec les subalternes et avec les officiers. Les contacts avec ces derniers sont moins difficiles parce qu’ils sont plus courtois. Mais, en revanche, l’incompréhension est la même lorsqu’ils assument leur rôle de chef militaire. Ils sont désespérés par le fait de devoir commander à des femmes, probablement parce que cette fonction leur semble dévalorisante. Certains n’hésitent pas à donner intentionnellement des consignes difficiles à exécuter dans le but d’éprouver ces personnels. Elles obéissent donc car il n’est pas question qu’elles fassent plaisir à ces hommes qui pratiquent un jeu malsain afin de les tester et de les provoquer. Ce n’est donc plus d’ignorance ou de mépris dont elles parlent, c’est de rapport de force.
Pour les hommes, elles représentent encore la séductrice, la tentatrice, celle qui provoque et le fait toujours dans le but de nuire.

SOURCES ORALES

SHD/DITEEX Interview n° 86 : Mme Lilia DE VANDEUVRE
SHD/DITEEX Interview n° 134 : Mme Ida ROSSI-GENTY
SHD/DITEEX Interview n° 190 : Mme Anne-Marie IMBRECQ
SHD/DITEEX Interview n° 221 : Mme Jacqueline DELACHAUX née PELLETIER-D’OISY
SHD/DITEEX Interview n° 243 : Mme Georgette Feral
SHD/DITEEX Interview n° 269 : Mme Germaine VINCIGUERRA
SHD/DITEEX Interview n° 270 : Mme Renée PICOT-ROCHARD
SHD/DITEEX Interview n° 291 : Mme Lucienne ORTOLI
SHD/DITEEX Interview n° 294 : Mme Nelly LAINVILLE (Madame LEMAIRE)
SHD/DITEEX Interview n° 297 : Mme Germaine GINER
SHD/DITEEX Interview n° 298 : Mme Madeleine PERIGAULT
SHD/DITEEX Interview n° 302 : Mme Monique DELAMAIN-GIRAUD
SHD/DITEEX Interview n° 306 : Mme Josiane MATHERON-CLAUSSE
SHD/DITEEX Interview n° 312 : Mme Suzanne CASTELET épouse CHABERT
SHD/DITEEX Interview n° 312 : Mme Brigitte FUMAROLI
SHD/DITEEX Interview n° 363 : Mme Germaine L’HERBIER-MONTAGNON
SHD/DITEEX Interview n° 382 : Mme Colette PROST-SCHOLLE
SHD/DITEEX Interview n° 402 : Mme Monique MARESCOT DU THILLEUL
SHD/DITEEX Interview n° 415 : Mme Yvonne LE MENAGER
SHD/DITEEX Interview n° 567 : Mme Nicole VINCENT-LOUIS
SHD/DITEEX Interview n° 657 : Mme Aliette FLANDIN-CASSE

BIBLIOGRAPHIE

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[1] GUIDEZ Guylaine, Femmes dans la guerre 39-45, Perrin, Paris, p. 141.
[2] FRIANG Brigitte, Regarde-toi qui meurs, une femme dans la guerre, Robert Laffont, Paris, 1972, p. 42.
[3] GUIDEZ Guylaine, Femmes dans la guerre 39-45, Perrin, Paris, p. 128.
[4] D’ASSAILLY Gisèle, S.S.A., Journal d’une conductrice de la Section Sanitaire Automobile, René Julliard, Paris, 1945, p. 53.
[5] JEAN-DARROUY Lucienne, Les Françaises dans la guerre, Vie et mort de Denise Ferrier, Georges Dinesco, Alger, 1945, p. 28.
[6] CAPDEVILA Luc, La mobilisation des femmes dans la France combattante (1940-1945), CLIO, n° 12/2000, Le genre de la nation, p. 6.
[7] BOURDIEU Pierre, La domination masculine, Seuil, Paris, 1998, p. 14.
[8] BUROT-BESSON Isabelle, CHELLIG Nadia, Les enjeux de la féminisation du corps des médecins des armées, Les Documents du C2SD, Paris, 2001, n° 41, p. 32.
[9] GUIDEZ Guylaine, Femmes dans la guerre 39-45, Perrin, Paris, p. 127.
[10] CAIRE Raymond, Les femmes militaires des origines à nos jours, Les Editions Lavauzelle, Paris-Limoges, 1981, p. 122.
[11] SORIN Katia, Femmes en armes, une place introuvable ?, L’Harmattan, Paris, 2003, p. 38.
[12] BUROT-BESSON Isabelle, CHELLIG Nadia, Les enjeux de la féminisation du corps des médecins des armées, Les Documents du C2SD, Paris, 2001, n° 41, p. 20.
[13] SORIN Katia, Femmes en armes, une place introuvable ?, L’Harmattan, Paris, 2003, p. 11.
[14] JEAN-DARROUY Lucienne, Les Françaises dans la guerre, Vie et mort de Denise Ferrier, Georges Dinesco, Alger, 1945, p. 65.
[15] SORIN Katia, Femmes en armes, une place introuvable ?, L’Harmattan, Paris, 2003, p. 39.
[16] D’ASSAILLY Gisèle, S.S.A., Journal d’une conductrice de la Section Sanitaire Automobile, René Julliard, Paris, 1945, p. 236.

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