vendredi 12 juin 2015

Renseignement et diplomatie dans la coopération franco-espagnole au Sahara (1955-1958)

  Baptiste COLOM-Y-CANALS

Centre de Recherche de l'Armée de l'air (CReA), École de l'Air, 13661, Salon Air, France

     
       L’indépendance du Maroc au printemps 1956 change l’équilibre géostratégique en Afrique du Nord. Les projets hégémoniques de l’Armée de Libération Marocaine (ALM) menacent les implantations espagnoles et françaises au Sahara. L’Espagne tente de maintenir ses positions au Sahara occidental, tandis que la France essaye de sécuriser la frontière mauritanienne. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les relations entre les deux pays sont houleuses. Mais la menace que l’ALM fait peser sur le Sahara contribue au développement de relations militaires entre les deux pays, premier pas vers une normalisation des échanges. Principaux instruments et premiers artisans de la construction de ces relations, les attachés militaires occupent une place de premier ordre dans cette diplomatie militaire.


Carte des protectorats marocains en 1950

La construction d’une diplomatie militaire entre les deux pays

            Si des échanges de vue sont envisagés dès 1955, ce n’est qu’en juin 1956, que M. de la Tournelle (ambassadeur de France en Espagne) et M. Artajo (ministre des Affaires étrangères espagnol) reconnaissent la nécessité d’établir des contacts “en vue de se renseigner mutuellement sur les solutions qu’elles entendaient donner aux questions  mettant en jeu leurs intérêts respectifs au Maroc.” Ils se mettent d’accord sur l’établissement d’un dialogue sur le plan militaire. C’est la première étape dans la construction d’une coopération militaire entre les deux pays.
            Le commandant Dupont est envoyé initialement à Madrid, en juillet 1956, pour sonder les intentions et la bonne volonté des militaires espagnols sur les problèmes soulevés par la mise sur pied des Forces armées marocaines. Cet envoyé “spécial” va étendre progressivement les sujets de discussion avec les responsables militaires espagnols : contrebande d’armes en Afrique du Nord (pour l’ALM et le FLN), sécurité des possessions des deux pays en Afrique du Nord et lutte contre l’ALM.
            Les Espagnols et les Français souhaitent simplifier les canaux diplomatiques traditionnels en passant par un seul interlocuteur : le commandant Dupont. Cette position s’explique pour deux raisons, éviter les dérapages des relations diplomatiques en les simplifiant et contrôler au plus près les échanges de renseignement. Dans cette optique les rapports de renseignement établis par les attachés militaires des deux pays au Maroc sont centralisés vers Madrid qui devient le principal point d’échange du renseignement entre les deux pays.
            La nomination du général Barroso, ancien attaché militaire à Paris, à la tête du ministère des Armées, en février 1957, accélère la construction de ces relations. Conscient de la nécessité de construire une coopération militaire avec la France pour consolider la position espagnole au Sahara, il facilite l’action du commandant Dupont, avec lequel il s’entretient personnellement.

La mission du commandant Dupont


            Progressivement, le commandant Dupont gagne la confiance du général Alcubilla, le chef de l’état-major central et du colonel Gregori chef du bureau des affaires marocaines au ministère de l’Armée. Il peut ainsi s’entretenir facilement avec les officiers spécialisés sur le Maroc et le Sahara. Il insiste pour que ces contacts conservent la forme d’échanges de renseignement et ne se transforment pas en négociation. Rapidement ces échanges se focalisent sur le Sahara Occidental où le gouvernement français s’inquiète de l’attitude des Espagnols. Il s’agit pour Paris de mieux comprendre la politique espagnole vis-à-vis de la France sur les questions africaines.
            Le commandant Dupont tient une place capitale dans la coopération entre les deux pays. S’il souligne la volonté des hommes politiques espagnols de jouer un « double jeu » envers les français pour se ménager les susceptibilités du Maroc, il doit également faire face aux reproches des militaires espagnols qui accusent la France de mener, elle aussi, par défiance envers les Espagnols, un « double jeu ». Il essaye de rassurer les Espagnols sur les intentions françaises. Les informations qu’il collecte sur le Sahara occidental lui permettent de mieux comprendre la stratégie espagnole dans cette région. Son rôle est de faciliter les relations entre les deux états-majors nationaux  pour que chacun comprenne les intérêts de l’autre.

La préparation des opérations au Sahara

            Cette diplomatie militaire permet au commandant Dupont de faire remonter à l’état-major français des informations précises sur les forces espagnoles en AOE et la stratégie du général Zamalloa, gouverneur militaire du Sahara occidental. Il tient également Paris au courant de la validation par le gouvernement espagnol des accords conclus entre les commandants locaux au Sahara. De la même façon, les attachés militaires français à Madrid deviennent pour Paris la principale source de renseignement sur les bandes de l’ALM et leurs actions au Sahara. Ces informations complètent les données recueillies lors des reconnaissances aériennes conduites dès septembre 1957 sur le Sahara espagnol.
            Lors de ces entretiens, les grandes lignes du plan d’opération espagnol sont exposées au commandant Dupont qui peut ainsi faire part des observations françaises. Durant les conversations de la fin de l’année 1957, les entretiens menés par le commandant Dupont permettent de préciser les conditions et les limites de la coopération française pour l’opération planifiée.
            Bien que cette coopération soit principalement alimentée par les conversations ayant lieu à Madrid, le gouvernement espagnol charge l’attaché militaire à Paris de régler les questions d’achat d’armement en France (auto-mitrailleuses, péniches de débarquement et avions). Cette vente d’armes est centrale pour l’armée espagnole et la conduite des opérations au Sahara. Les attachés militaires à Paris et à Madrid facilitent également les entrevues entre les hauts responsables militaires des deux pays à Madrid et à Paris, permettant ainsi une concertation “directe” entre ces autorités militaires. Cette liaison s’avère capitale dans la préparation des plans d’opération au Sahara.

Le renseignement aérien dans les opérations

            A la veille des opérations, le commandant Lissarague, attaché de défense Air de l’ambassade française est envoyé à Las Palmas pour servir de conseiller Air au général Lopez Valencia, commandant des forces espagnoles et coordonner au mieux la coopération des deux forces aériennes. Sa mission est de servir de lien direct avec l’ambassade de France à Madrid. Bien que les deux forces aériennes opèrent chacune de son côté, des T-6 français viennent se poser à l’aérodrome de Las Palmas de Gran Canarias pour embarquer des observateurs espagnols et conduire des reconnaissances au profit des troupes espagnoles.
            Le commandant Lissarague souligne le manque de moyen de collecte de l’aviation espagnole qui utilise d’antiques He 111 pour ces missions. De fait, la majorité des opérations de reconnaissance aérienne est assurée par l’aviation française qui utilise ses moyens présents en Algérie et en Afrique Occidentale. Les RB-26, chargés des missions de reconnaissance photographique opèrent depuis Fort-Trinquet, mais ces missions restent mineures dans les opérations. Elles se limitent aux sorties nécessaires pour établir une cartographie précise de la région. La principale source du renseignement aérien reste le produit des reconnaissances à vue conduites par les T-6. Cette méthode de collecte mise au point dans les opérations en Algérie, se révèle particulièrement bien adaptée à la géographie désertique du théâtre des opérations. Le compte-rendu de l’opération explique que « la plupart des objectifs ont été découvert par l’aviation lors des reconnaissances à vue ». De plus, le T-6 présente l’intérêt de pouvoir être armé afin d’intervenir dès l’identification de l’objectif avant que l’adversaire ne disparaisse dans l’immensité du terrain.
            L’Armée de terre pour sa part emploie ses Tripacer dans des missions d’observation en couverture des colonnes terrestres engagées dans le Rio del Oro et le Saguia el Hamra. En cela la recherche du renseignement aérien durant l’opération Ecouvillon est une transposition des savoir-faire élaborés dans les premières phases du conflit en Algérie. Cette opération montre l’efficacité de l’adaptation des moyens aériens français dans la recherche de renseignement lors d’un conflit de contre-insurrection.
  
Conclusion:

            Le travail des attachés militaires a été capital pour surmonter les incompréhensions entre les deux armées et comprendre les buts stratégiques de chacun. La convergence des intérêts sur la question du Sahara a obligé les deux puissances à construire une véritable coopération militaire. Le réseau des attachés militaires permet à chacun des deux pays d’interagir dans toute l’étendue de l’action diplomatique pour construire une réelle coopération militaire. Celle-ci n’a pu voir le jour qu’avec une diplomatie militaire dynamique conduite par les attachés militaires. Ensuite, le renseignement aérien fut incontournable pour permettre une planification cohérente et une conduite efficiente des opérations .


Bibliographie :


CATALA, Michel, La France, l’Espagne et l’indépendance du Maroc, Paris, les Indes Savantes, 2015.
COLOM-Y-CANALS, Baptiste, « El papel de los agregados militares en la cooperacion franco-espanola en el Sahara (1955-1958) » in VINAS – MARTIN, Angel y PUELL DE LA VILLA, Frenando, La historia militar hoy : investigaciones y tendencias, Madrid, Instituto Universitario General Gutierrez Mellado, 2015, p. 315 – 338.
DULPHY, Anne, La politique de la France à l’égard de l’Espagne de 1945 à 1955 : Entre idéologie et réalisme, Paris, La Documentation Française, 2002.

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