vendredi 12 juin 2015

Les Ailes françaises au Tchad : retournons le sablier…

           Cdt (h) Bernard Lart

De la période Fort Lamy 1960 à N’Djamena 1975…

Le Tchad[1] occupe une place à part dans l’histoire des colonies françaises au XXe siècle. A l’été 1940, alors que la métropole et l’empire colonial français apprenaient les paroles de « Maréchal nous voilà », cette colonie rejoint la France Libre du Général de Gaulle. C’est en effet sous l’impulsion de son gouverneur Félix Eboué (d’origine guyanaise) que ce territoire se tourne vers « l’homme du 18 juin ». Cette particularité historique est renforcée par le départ de Fort Lamy[2] de la première opération militaire de l’embryon des Forces Françaises Libres. En effet, un colonel à la tête de tirailleurs sénégalais (en fait, des Tchadiens du sud de la tribu Sara), se lance en janvier 1941, dans un raid suivi d’un coup de main sur une garnison italienne du Fezzan (au sud de la Libye). Il s’appelait Leclerc et la saga du « serment de Koufra » démarrait.


En septembre 1958, l’approbation par référendum  de la Ve République, permet « en douceur » l’accession à l’indépendance des colonies africaines (AOF et AEF). La Communauté française qui se veut un « Commonwealth » à la mode de Paris, cherche à régir les relations entre l’ancienne puissance coloniale et ces nouvelles nations à la négritude affirmée (expression du normalien Léopold Senghor, futur président du Sénégal).
 La « guerre froide » opposant les pays occidentaux aux pays communistes va s’étendre sur le continent africain. Une politique du « pré carré » au sud du Sahara s’établit dans l’esprit des dirigeants de notre pays. Avec en devanture, un ministère de la coopération, un management à l’Elysée[3] et « en arrière boutique », une caserne sise boulevard Mortier, sans oublier une petite compagnie aérienne[4]
Quelques années plus tard un mot résumera ces relations : Françafrique. L’auteur de ce néologisme ? Félix Houphouët Boigny, (ancien ministre de la IVe et Ve République), devenu président de la République de Côte d’Ivoire.

1960 : indépendance du Tchad

Ce pays, le Tchad est le quatrième plus grand pays du continent africain (superficie de 1 285 000 km²). Il s’étend entre le 5e parallèle de latitude Sud et le tropique du Cancer. Le Tchad possède, dans son fantastique étirement longitudinal, des frontières d’une grande linéarité[5].
A l’intérieur, une  population autour de 10 millions d’habitants. La diversité tchadienne est représentée par des variétés ethniques (plus d’une centaine) ; aucune ethnie n’est majoritaire et le nombre exact de dialectes ne peut être connu avec exactitude.
Parmi les 13 langues dont 18 sont parlées par 50 000 locuteurs, il y a le français et l’arabe tchadien[6]. Trois religions - musulmane, animiste et chrétienne (catholiques/protestants) -, cohabitent, mais les antagonismes entre nomades du Nord (les seigneurs du Dar el Islam) et les sédentaires du Sud du Dar el Abid (pays des esclaves) ont tendance à resurgir, après un demi-siècle de paix coloniale[7].

1965 : « une jacquerie »

Les populations du Guéra se soulèvent contre un emprunt forcé payable en bétail et le quadruplement de la « taxe civique ». S’ensuivent des tueries d’une dizaine de fonctionnaires originaires du Dar el Abid et des représailles de l’Armée Nationale Tchadienne (ANT) qui rase plusieurs villages.
En 1966 la cristallisation de l’opposition entraîne la création d’un mouvement armé, le Front de Libération National (FROLINAT). Ce mouvement rassemble les musulmans du Nord et du Centre-Est, mais également des opposants de toutes régions influencés par le nassérisme.
En 1968, les Toubous-Goranes, grands nomades chameliers de la vaste région du B.E.T. (Borkou, Ennedi, Tibesti, soit 45% du territoire) entrent en rébellion ouverte[8]. La dissidence est présente.
Ces troubles préoccupent le Général de Gaulle pour qui, le Tchad, a valeur de haut symbole.
Au mois d’août 1968, une opération ponctuelle est déclenchée contre une mutinerie des Toubous de la Garde nationale ; un élément de la 11e Division Parachutiste avec une petite force aérienne stationne à Bardaï pendant deux mois. Sans combat, on dégage le préfet, un colonel tchadien, d’une très mauvaise posture.
En mars 1969, le président François Tombalbaye[9] fait appel à la France, lors de sa rencontre avec M. Foccart ; celui-ci analyse la déliquescence de l’état tchadien et… la menace soviétique qui se pointe du côté du Congo Brazza.
En avril 1969, sous l’impulsion de l’ambassadeur de France (M. Wibaux), une mission de réforme administrative (MRA) commence à œuvrer pour épauler les fonctionnaires tchadiens. On n’oubliera pas le côté militaire avec l’envoi de 600 conseillers dans le cadre d’une assistance militaire technique (AMT) à l’Armée Nationale Tchadienne (ANT).
En métropole, le monde politique se prépare au référendum sur la régionalisation (et sur la suppression du Sénat…). Le « non » l’emportant pour la première fois, le premier Président de la Ve République démissionne ! Georges Pompidou est élu.
M. Foccart de la cellule élyséenne est toujours là, et il convainc le nouveau Président d’envoyer au Tchad des unités de professionnels, « sans le claironner ».

L’engagement
                                              
En renfort d’un Régiment Inter Armes Outre-Mer (6e RIAOM) stationné sur cet immense territoire, les légionnaires parachutistes du 2e REP  sont déployés. De son côté l’Armée de l’Air positionne sur la Base aérienne 172 de Fort Lamy. Elle déploie une dizaine d’avions Nord 2501 (un Transall C160 en présérie viendra effectuer des détachements), une douzaine d’hélicoptères H-34 Sikorski cargos dont deux « Pirate » armés d’un canon de 20 mm et trois hélicoptères de liaison Alouette II. L’unité prendra le nom de Groupe Mixte de Transport  (GMT 059).
L’appui feu aérien verra également l’arrivée de cinq Skyraider AD 4 N venant de l’entrepôt de Châteaudun (EAA 1. B.A. 279) et de quatre autres AD 4 N de l’escadron 1/21 de Djibouti. Ils sont accompagnés par un Breguet 765 Sahara transportant les mécanos et le matériel technique. Ces deux flight qui avaient décollé de deux bases quelque peu éloignées se posent à Fort Lamy le 3 septembre 1968, à cinq minutes d’intervalle ! Après avoir reçu leurs munitions, ils décollent pour Faya-Largeau, (situé à 1000 km au nord). Dès le lendemain un détachement se pose à Bardaï. A Aozou, où les Toubous encerclent cet oasis[10] le poste de l’ANT respire grâce à l’intervention au sol du 6e RIAOM avec l’appui des AD-4N.
A ces deux composantes s’ajoute un embryon de force aérienne tchadienne, composé de cinq DC3 Dakota et de trois MH 1521 Broussard (en 1970, un Cessna 337 « push-pull » dotera le parc avions de « La Tchadienne »). Les pilotes et mécanos sont détachés de l’Armée de l’Air[11].
La mise en place d’une base avancée à Mongo est décidée[12] et la constitution de dépôts de barils de carburant stockés dans les postes isolés tenus par l’ANT. Résultat, les pleins se font à la pompe à main Japy !
Le grand voisin du nord - avec sa façade méditerranéenne et ses futures réserves d’or noir -, a un vieux roi. Dans la nuit du 31 août au 1er septembre 1969, la Libye se trouve un jeune leader (27 ans). Sous l’œil bienveillant du « Raïs » égyptien (le colonel Nasser), un certain Mouammar Kadhafi prend le pouvoir, sans effusion de sang.

« On ne fait pas la guerre au caillou »

Tel aurait pu être l’axiome sur lequel le général français désigné pour commander cette intervention, aurait du s’appuyer pour trois raisons géographiques : la faiblesse du peuplement dans ce Borkou-Ennedi et Tibesti (B.E.T.), l’éloignement et les rares voies d’accès…
Mais ce commandant des éléments français, refait des opérations de pacification (du style  maintien de l’ordre en Algérie avant l’arrivée du Général Challe) avec en appui (ou en secours…) « l’aviation ».
Mais, les avions AD4 N sont des grands consommateurs d’huile (15 litres/heure) et les possibilités des voilures tournantes ne sont pas sans limites. Les causes en sont, les distances (le territoire tchadien c’est deux fois et demie la France) et les conditions climatiques (chaleur, d’où une portance moindre, poussières et sables s’infiltrant partout).
On tente d’innover dans l’appui aérien des troupes au sol, fin janvier 1970, un Nord 2501 du CEAM arrive de Mont de Marsan et se pose à Faya. Ce Nord POM[13] est armé de deux canons…
A terre, les opérations consistent à supprimer chaque fois les menaces contre les postes tenus par l’ANT, par des interventions localisées et temporaires, donc sans suites positives… Une série d’accrochages, parfois meurtriers, (et parfois accompagnés de destruction de palmeraie et de troupeaux) remplissent les cahiers de marche et les propositions de citation pour la « V.M. »[14]
Résultat, les Toubous-Goranes - qui avaient entretenu (pendant quarante ans) des relations respectueuses et dignes avec des cadres coloniaux (militaires français) -, deviennent de farouches ennemis ! Le nom de Goukouni Weddeye, fils d’un chef traditionnel Toubou (« Derdé »), commence à se prononcer dans les oasis...

Bédo le 11 octobre 1970

Une compagnie para (la 6e CPIMa) - de retour d’une de ces interventions et se dirigeant par camion (Dodge 6x6) vers l’oasis de Faya Largeau (chef lieu du B.E.T.) -, tombe dans une embuscade tendue par les Toubous. Ceux-ci ont monté ce guet-apen non prévu par le T.T.A.[15]. En effet, les Toubous sont positionnés de part et d’autre de la piste et au milieu de nulle part… Armés de trois Fusils Mitrailleurs Bren, de fusils Enfield 303 et de carabines Statti ces fiers guerriers des sables ont fait, malheureusement, un bilan impressionnant : 11 paras tués et 25 blessés !
Le plus grand hebdomadaire de l’époque, Paris Match dans son n° 1120, sort en double page la photo des onze cercueils alignés sous l’ombre parcimonieuse des eucalyptus du camp Dubut à Fort Lamy, avec en titre : « Mort au Tchad : Mort sans nom ! ».
L’opinion publique découvre avec stupéfaction que l’Armée française se bat en Afrique, 8 ans après la fin de la Guerre d’Algérie… alors que la théorie de riposte nucléaire fait florès dans les milieux autorisés. La France s’émeut. La presse titre : « Une guerre qui n’ose pas dire son nom ». Il y a bien un ministre qui s’empresse de déclarer que « ce sont des engagés… », pour essayer d’endiguer la réminiscence douloureuse des retours de cercueils des soldats du contingent tués lors des « opérations de maintien de l’ordre » en Algérie. Pas de cérémonie aux Invalides, pas de décret présidentiel attribuant la Légion d’Honneur à ces soldats morts pour la France… L’actualité chassant l’actualité, le 9 novembre 1970 : « Le Général de Gaulle est mort, la France est veuve ».
Le commandement positionne deux avions AD4 N en permanence à Faya-Largeau et par un prompt renfort le nombre de « Sky » passe de 6 à 9 sur ce théâtre d’opérations tchadiennes. L’E.L.A 1/22 Ain se voit attribuer un insigne « Le Ramel » (rapace d’Afrique).
On fait appel à l’Aéronavale… Le Porte-avions Foch de passage au large de Douala, (port camerounais, mais également ouverture maritime pour le Tchad et la R.C.A.) laisse sa Flottille d’hélicoptères HSS 1 (Sikorsky S58). Ceux-ci rejoignent Faya Largeau, fin décembre 1970[16].
En 1971, le FROLINAT est reconnu par le colonel Kadhafi, mais ce soutien ne s’accompagne pas de livraisons d’armes modernes.
L’intervention perdure, sous l’appellation suivante : Opération Limousin. Au total, 13 engagements se sont succédés (entre novembre 1969 et octobre 1970). Ces accrochages entraînent des morts côté français et notamment, parmi eux, un médecin commandant et le fils du général commandant les troupes françaises.
Le détachement de l’ALAT avec ses Piper-tri-Pacer est à l’épreuve, résultat : un de ses appareils est abattu du côté d’Amdagachi et trois membres d’équipage tués. Les avions et hélicos décollent des pistes « dakotables » comme, Am Timan, Bardaï, Bilkine, Fada, Faya, Melfi, Mongo, Ounianga Kébir, Oum Chalouba, Zouar, etc. Les carnets de vol s’enrichissent des noms d’opération tels que : Améthyste, Éphémère, Criquet, Crocodile, Hyène, Caniche, Moquette, Cocker, Lévrier, Griffon, Setter, Picardie, Bison alpha.
Pour le personnel du GMT 059, le séjour dure 9 mois sans permission en métropole, seuls quelques jours de détente à Douala et sur la B.A 172 sont au programme : c’est rude par rapport à leurs homologues « OM » affectés pour 18 mois , de la B.A.172 de  Fort-Lamy.
Après quelques « mazout »[17] (19), pour le « nassara » la magie des nuits africaines se distillent…
L’Armée Nationale Tchadienne est dorénavant encadrée (grâce à l’AMT) et des officiers commandos zaïrois (eux-mêmes instruits par des Israéliens) donnent un vernis offensif. Le général français quitte le Tchad, en déclarant que « seules quelques bandes de brigands sont encore à l’œuvre »
Fin 1972, Tombalbaye, inspiré par le maréchal Mobutu président du Zaïre, se lance dans un programme « d’authenticité africaine ». Il invente une religion et préconise le Yondo (phase d’initiation des jeunes tchadiens), le Vodou arrive par des conseillers haïtiens, les prénoms doivent retrouver une origine africaine (lui-même change son prénom François en Ngarta) et la capitale Fort Lamy devient N’djamena, le 7 septembre 1973.
Les ministres et autres hauts fonctionnaires adoptent le costume zaïrois ce que traduit le franco-tchadien par l’expression « abacoste » (à bas le costume cravate).

Début de la période N’Djamena…

En 1973, le président tchadien Ngarta Tombalbaye - sous l’influence de ses conseillers haïtiens -, desserre les liens avec la France et noue des relations avec le Soudan et la Libye. En échange de l’arrêt du soutien au FROLINAT, Tombalbaye cède aux Libyens, la bande d’Aozou (l’équivalent d’un cinquième de la France). 
Les autorités françaises n’en prennent pas ombrage et le colonel Kadhafi est reçu par le Président Pompidou à Paris. Cette visite officielle se concrétise par la vente de 32 Mirages F1 avec à la clé la formation des pilotes et le soutien technique.
Pierre Messmer vient de succéder comme Premier Ministre à Jacques Chaban-Delmas ; l’ancien ministre des Armées du Général de Gaulle (nommé en février 1960 au moment des « barricades » d’Alger) ne veut pas que les militaires français revivent le syndrome de la fin de l’Algérie française dans ce grand bac à sable qu’est le Tchad.
L’Armée française se retire officiellement et la Base Aérienne 172 n’existe plus en tant que telle.
Après plus de 21 000 heures de vol pour « ses grises » et 14 000 pour ses voilures tournantes, le GMT 059 - avec ses pilotes, ses radionavigants, ses mécaniciens, ses armuriers et commandos tireurs embarqués -, « plie les gaules » sans tambour ni trompette. Durant cette première période tchadienne, cette unité aérienne n’a eu à déplorer aucun tué et ce malgré des missions à risque, dans un environnement hostile où les Nord 2501 et les H34 Sikorski ont eu a supporté les tirs nourris de l’ennemi.
Les membres d’équipage de ce GMT ont su adapter un savoir faire opérationnel au contexte de ce conflit type « feu de brousse »… Sans oublier le travail des mécanos qui ont assuré le soutien technique dans des conditions assez éloignées des règles appliquées au bord de la Soubise (B.A. 721) et du lac du Bourget (B.A. 725)…
Du côté de l’ELA 1/22 Ain, au retour de missions d’appui feu, les « Ramel » peints sur le capot moteur des AD-4N se sont fait parfois des frayeurs lors des atterrissages[18].
La France continue à soutenir le pouvoir à N’djamena d’une manière qui se veut discrète. Un colonel « baroudeur de la colo » est désigné comme conseiller du Général Malloum et l’Assistance militaire est toujours là.
Le parc aérien de « La Tchadienne » se voit doter des 6 AD4 N ; ils sont pilotés par des contractuels français.
Le 2 avril 1974, le Président Pompidou meurt. La France démarre alors une campagne électorale.
Au Tibesti, le FROLINAT avec Goukouni Weddeye, voit l’émergence d’un gorane, Hissène Habré. Voyant que Kadhafi a traité avec le pouvoir de Tombalbaye, Habré a l’idée d’un enlèvement d’Européens. Du côté de Bardaï, il y a un médecin allemand et sa femme, un coopérant français et une ethnologue/archéologue (Mme Claustre) : un besoin d’argent et d’armes justifiant ce rapt, « ces « Kirdis[19] » feront l’affaire » !

21 avril 1974, une première mondiale : l’émergence de l’otage médiatisé…

Durant ce rezzou, la femme du médecin est tuée, ce qui incite les autorités allemandes à payer la rançon, le « Azst/daktor » est libéré. Quand au coopérant français otage, il est utilisé comme chauffeur/mécano par les rebelles Toubous[20], quelque mois après, il en profite pour s’évader.
Seule otage restant, l’ethnologue française. La France est en pleine campagne présidentielle et les tentatives de négociation traînent quelque peu… Valéry Giscard d’Estaing est élu, il a 47 ans. Il se débarrasse alors du personnel de la cellule africaine de l’Elysée. Elle sera dirigée par René Journiac. Un nouvel élan est donné à la « Françafrique » à la manière giscardienne.
Les médias français s’emparent de l’affaire de l’otage. Lors d’un reportage de « Cinq colonnes à la une », la France profonde est affectée à la vue de Françoise Claustre pleurant, seule assise à même le sable de l’immense désert tchadien.
Le 11 septembre un Mirage IV décolle de Bordeaux Mérignac, mission : reconnaissance longue durée dans le nord du Tchad. C’est une première pour ce vecteur de la première génération des F.A.S., il est équipé d’un pod CT-52, de brouilleurs CT-51 Espadon. Cinq ravitailleurs C-135F sont requis pour ce vol. Le 14 septembre c’est l’opération « Rebelotte », nom de cette seconde reconnaissance stratégique.
A Paris, on accepte la demande de Tombalbaye d’envoyer un officier français (conseiller sécurité à N’djamena) comme négociateur auprès d’Hissène Habré[21]. Le 23 août, Pierre Claustre, le mari, rejoint son épouse. Habré possède tous les atouts dans cette partie diplomatique. Une exécution des otages est alors annoncée !
En 1975, l’Harmattan, ce vent historique du nord, va continuer à souffler, mettant à rude épreuve les esprits. En avril, le général Félix Malloum devient président après que Ngarta Tombalbaye ait été assassiné. Il s’empresse de dénoncer l’accord avec la Libye.
Quant à l’armée tchadienne, elle monte des opérations au centre et à l’est du pays, les Pumas de l’ALAT assurent le transport au plus près des accrochages, comme durant l’opération Koro et d’autres gesticulations de l’ANT. Le pire est évité et la relation de ces accrochages n’arrive pas aux médias ; ceux-ci sont accaparés par le départ des Américains de Saïgon, les vietnamiens communistes sont vainqueurs et le terme de « boat people » va faire la une des journaux.
Dans le nord, Habré fort de ses otages réclame de Paris une livraison d’armes (la demande se chiffre à 17 tonnes !). Le SDECE va organiser cela. Un vol de DC4 se fait entendre pas très loin de l’Emi Koussi (volcan éteint du Tibesti), mais Habré/Weddeye sont exigeants sur la qualité des armes livrées ! Les otages traînent leurs solitudes et en France l’opposition s’indigne et les rumeurs et autres ragots trouvent un terreau favorable.
Le 25 septembre 1975, du côté d’Aouzou, un Transall se pose sur un terrain des plus sommaires… Moteurs tournant, par la tranche arrière un civil en descend, il a, à la main une mallette. Louis Morel, (ancien préfet des Ardennes et ancien directeur des RG) va remettre 4 millions de Francs (environ 700 000 €) à Habré.
Malloum, après avoir appris qu’une rançon et des armes ont été livrées, exige le retrait de tous les militaires français. Le 27 octobre 1975, le dernier soldat français quitte le Tchad. Dans l’indifférence générale. Mais la saga des ailes françaises au Tchad allait perdurer en ce XXe siècle finissant et en ce début du XXIe.


[1] Ce nom viendrait du mot lac que l’idiome - utilisé par les nomades arabes du nord -, traduit par « lû sad » ou « chad ».
[2]  En mars 1900, Fort Lamy a été fondé par Emmanuel Gentil. Cette agglomération - qui se construit sur la rive droite du Chari -, prend le nom du Commandant Lamy, tué quelques jours auparavant dans la bataille de Kousseri. A l’issue de cet affrontement, le chef des forces autochtones, le sultan esclavagiste Rabah fût décapité.
[3] La cellule africaine avec une éminence grise (Jacques Foccart) au service du Général de Gaulle.
[4] Siège parisien du Service de Documentation Extérieure et de Contre Espionnage (le SDECE deviendra DGSE en 1981) qui possède une unité aérienne (ELA 1/56 Vaucluse stationnée depuis 1967 sur la B.A.105 Evreux).
[5] Quoique certains décrochages permettent de penser que l’appétence à une boisson - l’absinthe - en vogue dans les années 1920 a pu contrarier quelque peu les visées du théodolite…
[6] Ou arabe « choa ». Le franco-tchadien est l’autre langue véhiculaire.
[7] Cette rivalité ancestrale, se retrouve dans tous les pays du Sahel (Mauritanie/Sénégal ; Niger, Soudan et Mali…).
[8] D’après le colonel Jean Chapelle auteur d’un livre intitulé Le peuple tchadien (éditions Harmattan, 1980), le Toubou est un « razzieur » redoutable par sa technique ancestrale et sa rusticité saharienne.
[9] De l’ethnie Sara converti au Protestantisme (baptiste).
[10] Cette mise en place d’aéronefs préfigurait-elle les futures interventions de l’Armée de l’Air sur la Mauritanie, la Libye et dernièrement le Mali, on peut le penser… L’ AD4 N avait un moteur de 2700 CV, celui-ci souffrait beaucoup dans l’air siliceux du Tchad, le résultat était : un changement de moteur au bout de 300 heures de vol. L’armement du « Sky » était de 4 canons de 20 mm, 12 roquettes T10 ou 12 bombes de 250 livres.
[11]  A l’exception d’un sergent pilote tchadien, le reste du personnel est français jusqu’en 1984.
[12] Dans cette grosse bourgade du centre du pays, l’acteur de cinéma Georges Marshall avait fait construire des boukarous (construction circulaire avec un toit conique en chaume) pour héberger les riches amateurs de chasse aux gros gibiers. Le D.I.H.  « air » s’y installa.
[13] Nord POM comme Police d’Outre-mer : Cet euphémisme serait-il une recherche dans la discrétion ? Avec  deux AME 621 Oerlikon de 20 mm montés sur affût aux portes latérales et la partie avant dotée d’une plaque d’une tonne de blindage (afin de protéger l’équipage), cette « Grise » armée ne produit pas d’essais concluants, ses domaines de tirs sont limités. Fin février, ce Nord POM retrouve l’air humide des Landes.
[14]  Le 13 novembre 1968, le ministre de la Défense ouvre la possibilité de décerner la Croix de la Valeur Militaire au personnel servant au Tchad. Aucune médaille commémorative  n’est prévue : en effet, c’est sous la présidence de Valery Giscard d’Estaing que la médaille coloniale se transforme en médaille Outre-mer avec une agrafe Tchad et ce en 1980.
[15]  Texte Toutes Armes qui réglemente toutes les missions et autres fonctions, dans l’Armée de Terre. Au mois d’août 2008, après l’embuscade meurtrière d’Uzbeen (Afghanistan) le nom de Bédo a resurgi.
[16] En mars 1971, la 33F retrouve le pont d’envol du Foch. Bilan des « marins du ciel » : un hélico détruit (l’autre étant quelque peu abîmé) lors d’une opération de « sling » pour changer le moteur d’un HSS1 en panne. A Mongo, dans les rangs des mécanos H34  qui, depuis plus d’un an, utilisent le palan (voire un tronc de palmier) pour changer « à bras ferme » un moteur défaillant, on sourit quelque peu… Cette analogie permet de renforcer l’esprit de corps du détachement de voilures tournantes du GMT 59.
[17] Chaque conflit où l’Armée française a été impliquée génère des mots et expressions particulières ; pour le Tchad, on relèvera entre autres : le « Mazout » (Coca-cola avec whisky), « la Gala » (marque de bière locale), « le kéké » (arbuste épineux) et le « Golo » (habitant du Tchad).
[18] Dans cette escadrille, on déplore un pilote tué en février 1969, son avion avait percuté la mer, lors d’une démonstration au large de Libreville (Gabon).
[19]  Kirdi, mot arabo-tchadien pour désigner les non-musulmans.
[20] La pauvreté de ces rebelles du FROLINAT se traduisait par un manque de chauffeurs et un parc de véhicules très modeste (3 Land Rover) ; avec une partie de la rançon, ils ont pu acquérir un Santana (version ibérique du Land) et surtout se faire livrer de la nourriture (pâtes alimentaires, sucre, sel) pour ne pas vivre sur le dos des quelques habitants du B.E.T. et éviter ainsi les dénonciations…
[21] Funeste initiative. Pendant huit mois, l’officier français est retenu prisonnier par les Goranes d’Habré. Voyant qu’il va être exécuté, il demande à être fusillé. Refus du tandem Weddeye/Habré ; ils font procéder à la pendaison. Cet officier français s’appelait Commandant Pierre Xavier Galopin.

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