vendredi 1 mai 2015

Du mythe à la réalité : Les héros de l’aviation durant la Première Guerre mondiale

Camille BRUN et Christian BRUN
Centre de Recherche de l'Armée de l'air (CReA), École de l'Air, 13 661, Salon Air, France

Les débuts du 20e siècle sont marqués par l’essor de la culture physique en général et des sports mécaniques en particulier. En effet, un homme nouveau va naître, un homme sportif qui va dompter la force mécanique symbolisée par la machine. C’est dans ce contexte que l’aviation va voir le jour. Le monde se passionne alors pour les meetings et les exploits, les traversées et les records. Les journalistes, troubadours des temps modernes, vont conter ces aventures à travers une littérature et une presse spécialisées qui doivent faire rêver et doivent encenser les nouveaux champions à l’aide de descriptions fortes, de photographies et de tableaux épiques. L’heure est à la solitude héroïque.

En hommage à mon grand-père et à mon grand-oncle
Aquarelle de Tiennick Kérével
Peintre de l'Air
www.kerevel.com/oeuvres.html

A partir du début des années 1910, l’armée s’intéresse à cette arme en devenir, mais reste toutefois réticente quant à une intégration et une assimilation totales. Les journaux, qui confèrent à l’aviation le statut de sport, ainsi que le caractère folklorique qui entoure l’avion et le vol ne correspondent pas aux attentes institutionnelles. Cet état d’esprit, malgré une certaine forme de reconnaissance portant notamment sur les missions (reconnaissance et réglage de tirs), va perdurer jusqu’au début de la Grande Guerre. Ainsi, pendant quatre ans, l’aviation a été au service de l’armée, et les aviateurs, à l’exception de ceux qui effectuaient leur service militaire, étaient tous militaires de carrière. L’utilité et le service avaient pris le pas sur le sport, la passion et le loisir. Ainsi, deux mondes se côtoyaient : celui du sport et de l’aventure, et celui des militaires et du sérieux.
L’entrée en guerre allait changer la donne. On retrouvait, sous les drapeaux, les grandes figures sportives de l’aviation d’avant-guerre, ces aventuriers qui faisaient la une des journaux et que l’opinion publique connaissait. Certes, les missions restaient toujours les mêmes, certes, les interrogations sur la crédibilité et l’efficacité étaient toujours présentes, mais la guerre effaçait peu à peu les différences entre l’aviation sportive et le domaine militaire. Elle allait même peut-être permettre de relancer l’imaginaire de l’air, en perte de vitesse après une période de banalisation des exploits et des raids et une militarisation de la fonction. Les premiers mois du conflit n’ont pas permis à l’aviation de se distinguer. La Bataille des frontières, celle de la Marne et la Course à la mer, ne donnent pas l’occasion à cette nouvelle arme de se montrer. Des effectifs minimes et une confiance limitée des militaires rendent ce service imperceptible. C’est alors que la guerre s’immobilise, que les fronts se stabilisent et que l’intérêt pour les services rendus par l’aviation va croissant. Par opposition avec cette guerre de position, les regards vont alors se porter sur ce conflit parallèle, c'est-à-dire là où il se passe quelque chose, là où la guerre bouge. Le public retrouve alors les gloires de l’avant-guerre, les champions que l’on a rappelés sous les drapeaux, comme par exemple Brindejonc de Moulinais, Rolland Garros, Védrines, Gilbert ou encore Pégoud. La presse va alors profiter de cette aubaine, et dans un contexte politique de censure, dans lequel les lecteurs attendent des nouvelles qui lui sont interdites, elle va offrir au public ce qu’il attend : de l’action et des héros.
A compter de 1916, le pilote qui apparaît dans les pages des journaux, à grand renfort d’articles et d’illustrations, est un personnage héroïque et quasi-divin. Il représente un idéal, est le sauveur de ces poilus qui voient en lui une raison de garder espoir, il est le héros français derrière le panache duquel le peuple est en admiration. Les nouveaux Icare servent alors inconsciemment et malgré eux la propagande politique, ils deviennent des surhommes, dont la presse s’empare, et qu’elle remodèle toujours davantage. Il n’a cependant pas suffi à la presse de créer un héros : il lui faut aussi sélectionner une race particulière qui répondra à ses attentes. Les journalistes se tournent donc vers la chasse, « art » noble. Au temps des meetings aériens d’avant-guerre succèdent des joutes médiévales, où les aviateurs, se battent et meurent seuls, en conservant leur dignité. Guynemer, dont la jeunesse et le talent impressionnent et permettent une émulation toujours plus forte, devient l’ « as des as », et Garros, « le roi entre les rois de l’aviation ». Car la chasse se prête à cette glorification épique : on prend à témoin Homère, qui n’a pas connu d’aussi grands personnages. On recrée des batailles, on attribue un palmarès, qui ressemble à s’y méprendre à un match : on retrouve pour quelques instants le temps des galas, on compte les victoires, qui sont autant de prises que le pilote affiche sur son tableau de chasse. Le héros est noble, courtois, chevaleresque : il ne méprise pas son adversaire, il le respecte. Il ne meurt pas, il disparaît dans les nues qu’il avait conquises. Alors que la guerre d’en bas n’est pas montrable, que l’on a « pitié » du poilu lorsqu’il obtient une permission, la guerre d’en haut est respectable, propre, et le pilote est un héros séduisant. Ces « as », terme sportif s’il en est, sont les atouts que l’on garde dans sa manche jusqu’au moment opportun. Ils forment l’élite que l’on admire et dont on ne peut même espérer faire partie un jour tant ils semblent inaccessibles. Car l’as est celui qui donne le coup de grâce du toréro, mais aussi qui accepte de mourir héroïquement : il choisit sa mort, à la différence du poilu qui fait tout pour survivre. Indiscipliné, puisqu’il est artiste et qu’il « compose » lui-même son combat et son odyssée, le chasseur va cependant devoir concilier avec la militarisation progressive de l’aviation : les combats aériens se font désormais en équipe.
Celui qui ne se soumettait pas à la hiérarchie va être progressivement forcé de « rentrer dans les rangs », et de s’effacer en tant qu’individu héroïque au profit de l’éclat du groupe. Les insignes sont les symboles derrière lesquels les pilotes se rassemblent : ils sont d’une même famille. Si le but est toujours de se démarquer des autres, on le fait désormais en groupe. Les journaux mettent à l’honneur ces escadrilles, et présentent les as côte à côte, sportifs fair-play qui se disputent « gentiment » le nombre de victoires.
Face à ces images successives qui sont construites par les journalistes, le pilote devient un héros dans l’imaginaire populaire : le poilu, qui revient de la guerre à jamais meurtri par les combats qu’il a vécus et par l’attente endurée, est en profonde opposition par rapport au pilote, qui menait la belle vie lorsqu’il ne risquait pas sa peau. Reconnu, singularisé, les aviateurs ont vu, pendant presque toute la durée de la guerre, apparaître son nom dans les journaux. Décoré, héroïsé, individualisé, il est bien loin de l’image du poilu qui, perdu dans la masse de ses semblables, restera dans l’anonymat. La propagande ne dure donc que le temps de la censure : après la guerre, à la fin des combats, le vrai héros, celui qui a payé de sa vie, qui a offert sa poitrine, qui a vécu l’atrocité de la bataille, c’est le poilu, non le pilote.


Femme de pilote année 1919
Aquarelle de Tiennick Kérével
Peintre de l'Air
www.kerevel.com/oeuvres.html

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